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Réflexions sur mon parcours

1 - Le questionnement
Dernièrement je me suis racheté le livre de Jean-Louis Morelle " Journal d'un aquarelliste ". Je dis racheté, car je me l'étais procuré dès sa sortie, je n'avais jamais vraiment eu le temps de le lire et au fil des déménagements, d'une maison à l'autre, d'une pièce à l'autre, je l'ai perdu.


En me plongeant dans la lecture de cet ouvrage, je me suis dit qu'il aurait pu faire l'objet d'un blog. La teneur de ses propos m'a amené à réfléchir sur ma démarche actuelle et sur l'évolution de mon travail. 

Je suis un peintre autodidacte, je ne suis pas passé par le cursus des Beaux-Arts ou Arts Appliqués et autres grandes écoles. J'ai appris sur le tas, comme on dit, souvent seul face à mon chevalet et face à moi-même.

Ecole des Beaux-Arts de Paris
J'ai trouvé bon nombre de réponses à mes questionnements dans les écrits des peintres aquarellistes. L'aquarelle a en commun avec le pastel sa classification péjorative et injustifiée d'art mineur. En revanche elle a toujours été pratiquée à l'inverse du pastel qui a connu des périodes d'oubli total. C'est aussi un médium qui est bien adapté à la figuration et beaucoup moins à l'abstraction, quoiqu'on rencontre plus d'aquarellistes abstraits que de pastellistes. L'autre point commun avec le pastel est son support, nous travaillons sur du papier. Aquarelle et pastel, même combat, d'ailleurs on rencontre de plus en plus d'expositions réunissant ces deux médiums. 
Excellent magazine trimestriel sur le monde de l'aquarelle
Je crois que nous avons beaucoup à apprendre des sociétés et associations d'aquarellistes, elles nous montrent le chemin et tendent à se fédérer au niveau mondial, j'en veux pour seule preuve la première biennale de Zhujiajiao, en Chine lors de l'Exposition universelle de Shangai de 2010, qui a réuni les plus grands aquarellistes du monde entier pour une exposition visitée par 2,5 millions de personnes.
Biennale internationnale d'aquarelle à Zhujiajiao - Shanghai

Autre évènement majeur dans ma carrière, la rencontre avec la Société des Pastellistes a été un moment de révélation pour moi : je n'étais plus seul ! L'émulation provoquée par la fréquentation d'autres artistes pastellistes et non des moindres m'a énormément fait évoluer dans ma pratique. Mais quand le moment est venu d'exposer à leurs côtés, le problème de la démarche s'est soudain imposée. Nous en revenons à la question que j'ai déjà évoquée ici : qu'avons-nous à dire ? Je crois que c'est à ce moment que ma vie d'artiste a réellement commencé.



2 - D'où je viens
Il faut bien avouer qu'à l'opposé de la plupart de mes confrères de la Société des Pastellistes, ma formation et mes influences ne sont guères "classiques". 

Pendant mes heures de travail, la musique résonne dans mon atelier, mais vous n'y entendrez pas ou peu de concertos pour violons ou de pièces pour piano. Quand j'écoute du classique, c'est plutôt du Berlioz ou du Wagner, mais le plus souvent on y entend de la musique beaucoup plus "moderne". 

Je suis un enfant des années 70, Pink Floyd, Genesis, Yes sont mes classiques, le blues ma religion, le rock progressif mon compagnon de toujours, le jazz ma berceuse. D'ailleurs à l'adolescence, je pratiquais tout autant la guitare que le dessin, mais c'est le crayon qui l'emporta.



Chez les compositeurs français, Maxime Leforestier, Graeme Allwright, Bernard Lavilliers, Serge Gainsbourg, Alan Stivell, Joan-Pau Verdier ont marqué ma jeunesse. Des groupes comme Téléphone, Trust, Tri Yann et le plus merveilleux à mes oreilles, Ange, ont sonorisé mes nuits et mes rêves. 

Je suis de cette génération qui a vu naître le boum de la bande dessinée et sa reconnaissance en tant qu'Art. Des dessinateurs comme Philippe Druillet ou Moebius ont coloré mon univers d'ado.
Arzach de Moebius
Je suis de la génération des Georges Lucas, Steven Spielberg ou James Cameron, ils ont fabriqué au cinéma ce que nous rêvions. Stanley Kubrick, dans son Odyssée de l'Espace m'a littéralement foudroyé avec ses images si réelles d'une science qui n'était plus totalement de la fiction..

À 12 ans je lisais mon premier Jules Verne, à 15 ans je dévorais mes premiers ouvrages de fiction, Arthur C. Clarke, H.P. Lovercraft, Ray Bradbury, A.E. Van Vogt. Ma formation est plutôt "fantastico-rock'n'rollesque".
Quand j'ai intégré la Société des Pastellistes, j'ai atterri dans un tout autre univers où l'académisme y régnait en maître absolu. Toutefois, si ma formation à l'art est quelque peu curieuse, j'ai appris à lire et à écrire par la méthode B-A BA et je ne m'en porte pas plus mal. Pour avoir pratiqué un peu de musique, je sais à quel point l'apprentissage du solfège est indispensable.

Me retrouver dans ce sérail du conformisme ne me dérangea pas outre mesure, au contraire, j'y ai révisé mes fondamentaux, recadré ma technique, mais en revanche j'y ai quelque peu perdu mon élan créatif. Je suis devenu élève.




3 - Qui suis-je ?
Que faire de plus qu'ils ne savent déjà si bien faire ? À côtoyer des artistes aussi talentueux que Patrick Martin, Lionel Asselineau, Chris, Peter Thomas on peut vite être amené à se poser cette question.
Lionel Asselineau
Quand j'ai vu, pour la première fois, les portraits de Gwenneth Barth, je me suis dit : j'aimerais faire des nus comme elle fait ses portraits. Grâce à la Société des Pastellistes, j'ai pu côtoyer cette artiste à l'immense talent, peindre à ses côtés, lui parler et tenter de comprendre.
Le marin - Gwenneth Barth
Quand j'ai vu, pour la première fois, les nus de Nathalie Picoulet, je me suis dit : c'est ça que j'aurais aimé faire et j'ai soudain mesuré le fossé qui me séparait de ces deux femmes.
Nathalie Picoulet
Je ne crois pas être détenteur d'un quelconque talent qui pourrait m'élever au-dessus de la moyenne, en revanche je suis pourvu d'une qualité : je suis travailleur. Humble vis-à-vis de mes bâtonnets de couleurs et de ma feuille de papier, j'ai la chance de vivre avec une compagne suffisamment critique pour que je ne me satisfasse jamais trop de mon travail.
Richard Hertz
Nadine Roulleaux

Ainsi j'ai besogné, jour après jour, encore et encore. J'ai beaucoup écouté tous ces artistes parler de leur pratique, de leur démarche, de leur vie. Un jour Richard Hertz, au salon de Feytiat, me prit par le bras et m'attira devant un panneau pour me montrer des tableaux ; pas les siens, non. Ces tableaux-là représentaient des usines désaffectées. En regardant ces œuvres, j'ai éprouvé cette tristesse que je ressens quand je suis devant ce genre de bâtiments qui ont connu tant d'activités, de bruits, de grouillements et qui ne connaissent aujourd'hui que le bruit du vent entre leurs murs troués, abandonnés. "Ça, c'est fort !" me dit Richard, les tableaux étaient signés Nadine Roulleaux.

Ensuite il y eut la rencontre avec les monumentaux pastels d'Alain Bellanger et le non-moins colossal personnage. Autres pastels monumentaux, les scènes en piscine de Pierre Caro, un somptueux pastelliste. Et puis il y a les œuvres abstraites de Violette Chaminade, magnifiques, majestueuses, décalées et à la fois si structurées. Un autre monde s'ouvrait à moi, une autre vision de ce médium.
Alain Bellanger
Pierre Caro
Violette Chaminade
Soudain l'évidence m'est apparue. Je ne peindrai jamais comme Gwenneth Barth ou comme Nathalie Picoulet, tout simplement parce que je ne suis ni l'une, ni l'autre. Ce qui fait la caractéristique de leur peinture, outre leur immense talent, c'est leur vécu, leurs émotions, ce qu'elles sont. La technique est une chose et la mienne ne fera qu'évoluer avec le temps. Mais moi, qui suis-je réellement ?


4 - Retrouver du sens
J'ai transformé la question : que faire de plus qu'ils ne savent déjà si bien faire ? Par celle-ci : que puis-je peindre qu'ils n'ont pas encore peint ? Ou plutôt qu'ai-je envie de peindre réellement ? Se démarquer a été ma première démarche pour me retrouver.

J'ai été pendant près de dix ans, en plus de mes divers métiers, illustrateur en sports mécaniques. 

Je l'ai déjà évoqué ici, mon regard sur ces engins mécaniques que sont les automobiles ou les motocyclettes est un regard bien particulier. Jean-Pierre Mérat avait été impressionné par mes réalisations et en même temps, il les avait considérées comme des... " illustrations ".
Qu'est-ce qui sépare mes illustrations d'une œuvre artistique ? Le sujet ? Le traitement ? Le message ? Un peu de tout ça. 

Ces vieilles carrosseries, muettes, abandonnées au beau milieu de la nature, avaient un message similaire aux usines de Nadine Rouleaux. Pour moi, j'y ai mis de cette même émotion, l'âme de ce corps mécanique qui a tant vrombi et qui s'est tu.
Pour " La retraite d'une dépanneuse ", je me suis retrouvé dans la peau de l'illustrateur d'antan, mais au lieu de sponsors et de logos multicolores, j'ai peint avec la même attention, des bidons, des vieux pneus, une bouteille de gaz. Au lieu de plis compliqués d'une combinasion de cuir, j'ai peint la texture de la carrosserie rouillée. 

Quelle différence y a-t-il entre un pilote et sa moto de course et ma dépanneuse et son capharnaüm ? Le message peut-être ? Le traitement sûrement...

Peindre l'humain quand il n'est plus là. J'ai ainsi retrouvé du sens à mes créations.





5 - Renaissance
Que reste-t-il de l'homme "fantastico-rock'n'rollesque" qui débarqua à Bergerac il y a 13 ans ?

C'était en janvier 2010, sous la neige, à Limoges. Nous venions, Martine et moi, d'accrocher une quinzaine de mes tableaux à une exposition organisée par l'un des sponsors du Festival de Feytiat. Un sponsor pour des vieilles carrosseries toutes rouillées, un clin d'oeil à mon passé. On en a profité pour aller voir le film "Avatar" de James Cameron, qui venait de sortir, en relief évidemment, les salles de Bergerac n'étant pas équipées à l'époque.

Avatar, le film de James Cameron.
Les paysages de Pandora du film Avatar.
Et je suis resté scotché, comme pour "2001 l'Odyssée de l'espace", 40 ans plus tôt. Les paysages de Pandora sont largement inspirés des peintures de Roger Dean, un artiste qui illustra, dans les années 70, de nombreuses pochettes de disques de groupes tels que Yes, Huriah Heep, Greenslade, mon univers musical. Tout me revint en pleine figure et en trois dimensions !
Illustration de Roger Dean
Pochette de l'Album de Yes illustrée par Roger Dean
Peinture de Roger Dean

Parallèlement "L'éveil" et "L'attente" avaient vu le jour sur mon chevalet. Yves, l'ami de toujours, lors d'un de ses passages annuels dans la région, quand il vit ces deux tableaux s'exclama : "Je te retrouve, ça c'est vraiment toi et c'est génial !".

L'éveil - Pastel 116 x 73
D'ailleurs "L'attente" n'attend plus, elle a trouvé place sur l'un de ses murs. Yves avec qui j'ai partagé une chambrée de caserne à Verdun, passé des heures à jouer de la guitare et à partager nos rêves dans cette immense caserne de notre service militaire. Ses paroles résonnèrent à mon esprit comme un hymne de retrouvailles.

L'attente - Pastel 92 x 60

Je sais maintenant que pour m'épanouir dans ma peinture, il faut que je sois moi-même et pastelliste jusqu'au bout des ongles.



6 - Apprenti artiste
Dans la vie d'un peintre il y a plusieurs phases qui se succèdent irrémédiablement, à condition de savoir se remettre en question. Il y a la phase de l'artisana, où l'on apprend le métier. Puis vient le moment de la maîtrise où l'on montre ce qu'on sait faire. 

Ensuite vient le temps du message, de l'intention et un point focal fait son apparition dans les tableaux. Enfin la dernière phase, l'expression à l'essentiel, le geste minima et inimitable, quand la technique s'efface pour ne laisser que l'intention. 

J'aime le propos de Ross Paterson, aquarelliste australien : "Trouver sa propre voie demande beaucoup de temps, c'est un long apprentissage. Le style personnel se découvre après des années passées à user ses pinceaux doublé de l'envie sincère d'arriver à voir le sujet par soi-même et non à travers les yeux de quelqu'un d'autre."

Ross Paterson
Ou celui de l'anglais Paul Banning : "Il ne s’agit pas simplement d’avoir du plaisir à peindre. Il faut pousser les frontières, chercher toujours à aller un peu plus loin, approfondir son langage visuel. Comme un marathon, tout est question d’entraînement régulier et de recherche de solutions. Rien n’est simple et le meilleur ne peut émaner que d’un engagement total et profond."
Paul Banning
Ou encore celui de Janine Gallizia : "Il y a une très grande différence entre être peintre et être un artiste. Un peintre sait comment faire, l'artiste c'est ce qu'il faut faire." Autrement dit le peintre rend compte des faits, l'artiste les interprète pour arriver à un constat personnel qui est porteur d'émotion.
Janine Gallizia

Je suis peintre et artiste en devenir et j'y travaille quotidiennement. Je sais où me situer dans l'évolution que je viens d'énumérer : je montre ce que je sais faire, et j'en ai besoin. Mais les choses ne se passent pas d'une manière si chronoligique. Les étapes s'entremêlent, se confondent, se chevauchent, se dénouent.
Etude pour le Fauteuil de Marie
Je suis entré dans une interprétation à travers la personnalité même de mes modèles. Le fait de m'être "retrouvé" clarifie mes intentions, mais le chemin n'est pas tracé telle une autoroute. Comme le voyageur, le paysage à venir me reste inconnu et à découvrir. J'ai entammé mon voyage, ainsi va la vie d'artiste. Rendez-vous dans dix ans, je vous direz où j'en suis.
Le Fauteuil de Marie